jeudi 14 janvier 2010

Ne me dis pas que tu m'aimes (extrait)

On m’a donné une adresse pour apprendre à dire. Tu n'imagines pas comme c'est difficile d'en être réduite à être couchée face au plafond pour parler ! Régulièrement, je croise un homme dans les escaliers. A son regard fuyant, j’ai deviné qu’il sortait de l’appartement où je me rends tous les jeudis et qu’il donnerait n'importe quoi pour devenir transparent. Les mois passent et mon prédécesseur, toujours le même, ne semble pas s’habituer à nos furtives rencontres. Il s’obstine à m’ignorer, chacun pour soi ! Un petit sourire, pour m’encourager sur le chemin de la découverte intérieure, mais non, rien. J’ai compris, à présent moi aussi je rase les murs quand nous nous croisons tous les jeudis à la même heure. Ensuite c'est la même salle d'attente, les mêmes livres déposés négligemment à l'attention de ceux qui ne les auraient pas encore tous parcourus, les mêmes chuchotements avant que ne se ferme la porte sur chaque personne comme pour mieux préserver les secrets de chacun. Je paie pour dire des choses que je ne savais pas enfouies au fond de mon être. Je paie pour arriver à dire ce que je n'ai jamais dit à personne. Je lutte en permanence pour ne pas pleurer mais là-bas dans cet entre-deux de ma vie, les larmes trouvent toutes seules le chemin vers la sortie de moi-même. Je me déteste défaillante et là je n’ai plus d’autre choix que d’admettre que je le suis et qu’on m’avait menti jusqu’à présent ! Je ne peux pas y arriver et je peux encore moins y arriver toute seule, une vraie déconvenue. Pitoyable. Je découvre ainsi ce que tout le monde sait plus ou moins. A croire que j’ai été entourée de gens qui ont oublié de me dire l’essentiel. Il m'arrive de maudire ce lieu de l’intime où un inconnu s’apprête chaque semaine à cerner les plaies de mon âme que les autres ont si bien ignorées. En fais-tu vraiment partie, toi qui partages ma vie depuis trois ans ? Tu appartiens donc à ce cercle de gens, à ces autres à qui je ne peux en vouloir, je leur cache tellement bien ce qui n’est pas beau à voir. Je suis passée maîtresse camoufleuse, ça devrait être un métier. Mais je n'y arrive plus, je crois que c’en est fini de ma belle maîtrise et il paraît que je devrais m'en réjouir. Il faudra t'y habituer. A force, je suppose que je vais m’alléger de ce poids qui m’empêche de tracer ma route telle une grande personne, avec des projets, des perspectives, des envies et des rêves que tu partagerais. Toutes ces années passées et perdues à tourner autour du gouffre. J’officie entre les heures du midi pour n’avoir pas à te mentir encore. Une seule fois, j’y suis allée en début de soirée. Je n’étais pas chez Sophie comme je te l’avais dit devançant les questions que tu ne poses pas. Tu n’es pas quelqu'un de méfiant, tu me fais confiance ou alors tu cherches toi aussi à ne pas savoir.

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