”Un écrivain n’est que le greffier de sa propre vie.”
August Strindberg
lundi 28 juin 2010
mardi 22 juin 2010
Ne me dis pas que tu m'aimes
J'ai bien cru que tu te doutais de quelque chose ce matin avant de partir. J'avais peur que tu me poses des questions et à la fois c'est ce que je souhaitais au fond de moi que tu me poses des questions, mais non, toi c'est les silences que tu préfères, c'est moins dangereux, ça laisse le doute. Tu m'as serrée fort dans tes bras comme avant une longue séparation et ça m'a donné envie de pleurer. Et c'est moi qui ai posé des questions, de celles qui nourrissent le quotidien et qui donnent l'impression qu'on s'intéresse à l'autre. Je voulais prolonger l’instant. Après, rien ne serait jamais plus comme avant. Te parler c’était risquer de te perdre mais à quoi bon continuer de faire semblant ? Comme chaque matin j’entendais le voisin claquer la porte d’entrée après avoir dit d’une voix distincte : « à ce soir ! » avant de dévaler l’escalier. Comme chaque matin il se dirigerait vers la station de métro située en face de l’immeuble pour emprunter la ligne sept et ensuite la une pour se rendre à son travail. Une routine comme une autre, une routine de gens heureux. Mais qu’est-ce que j’en savais de la vie du voisin du dessus pour décider qu’il était heureux ? Rien et il devait sans doute se dire la même chose quand il me voyait descendre dans la cage d’escalier peu après lui. J’avais l’allure d’une jeune femme à qui les choses ne réussissent pas trop mal. Il est mon signal de départ le matin. Mais ce matin quelque chose me retenait de me précipiter à sa suite, je voulais rester avec toi jusqu’au dernier moment. Cela t’a surpris mais tu n’as rien dit. Tu as cru que le premier rendez-vous de la journée avait vraiment été annulé et tu m’as souri avant de partir à ton tour. Je suis restée un long moment devant ma tasse de café sans boire une seule gorgée et je me suis demandé pourquoi j’avais tant attendu avant de te parler.
Le rendez-vous était fixé à vingt heures. Tu étais toujours en retard, mais je tenais à arriver avant toi. J’avais décidé de te dire la vérité, la vérité sur moi, sur celle que tu crois si bien connaître. Nous devons nous marier toi et moi et tu ignores tout des pages ombreuses de mon histoire, de celles qui la régentent malgré moi. Tu n’es pas le seul à qui je m’efforce de tout dissimuler, c’est étonnant même que je sois arrivée aussi facilement à mener une double vie ! Cela dit, du côté extérieur pas d’aspérités qui auraient pu semer le doute sur l’intégrité de ma personne. Tout est lisse, lisse jusqu’à la moindre couture de mon paravent. Mais ce soir, à bas les masques, j’ai décidé de tout te dire puisque tu n’as rien vu, rien entendu qui aurait pu te mettre sur la voie de mes tâtonnements lancinants. Je te dirai tout, je ne t’épargnerai rien, rien qui ne puisse t’induire en erreur. Tu n’épouseras pas une inconnue ou peut-être préfèreras-tu quitter celle dont je te révèlerai les failles que tu as ignorées. De ça je t’en ai voulu. Pourquoi donc faut-il dire ce que j’ai maladroitement tenté de montrer par d’autres biais ? Ce soir, je te dirai tout pour que tu saches que le pire et non le meilleur est au premier rang de ma vie que, peut-être tu te décideras à partager malgré tout.
Ça a commencé bien avant que je te rencontre. Au début, c’était ponctuel, cela me donnait un petit coup de pouce pendant les périodes de stress. A la fin de mes études, c’est devenu ma drogue. A commencé alors la tournée infernale des pharmacies de la ville qui toutes ont fini par me repérer. Mon père ne semble pas s’être aperçu de la disparition de blocs entiers d’ordonnances, à moins qu’il préfère ne pas avoir à me demander l’utilisation que j’en fais. Je ne peux pas avoir autant d’amies à dépanner pour un renouvellement de pilule ! Alors, il préfère fermer les yeux, du moins c’est ce que je me suis figuré. Je préfère encore cette idée à celle de la profonde indifférence. Pourtant, j’ai laissé apparaître des indices au cours de ces derniers mois : le teint hâve, les joues creuses, les cernes violets. Il est vrai que je travaille beaucoup. Il me regarde, mais il ne me voit pas, il ne m’a pas vu grandir malgré tous mes efforts. C’est tout juste s’il ne me demande pas mon relevé de notes, seule chose qui nous ait un jour liés lui et moi ! Mais je te parle de mon père et je sais que tu ne l’aimes pas. C’est ton regard qui a éclairé le mien encore baigné des lueurs de l’Œdipe ! Il a tracé un chemin pour moi, le meilleur à ses yeux mais sans égard à celle que je suis devenue. Il ne me reste que mes petites béquilles chimiques pour arriver à l’emprunter clandestinement. Je me suis mise à attendre la voie sans issue qui me permettrait peut-être de souffler un peu avant de repartir du bon côté cette fois, encore faut-il avoir le sens de l’orientation ! Je passe mon temps à me perdre, cela t’agace depuis notre première rencontre ratée, je n’ai jamais trouvé le restaurant dans lequel tu m’attendais ! Moi, je dois apprendre, ce qui pour d’autres semble inné. Je sais ce que tu me diras : « Arrête ça tout de suite, tu n'as pas besoin de ces cochonneries. C’est pour les malades, tu n’es pas malade. » Tu diras cela pour t’en convaincre, pour te rassurer, pour te dire que, non, tout n’est pas fini, qu’on peut encore, on peut toujours. Mais peut-on encore envisager de vivre ensemble quand on a joué au chat et à la souris au lieu de se regarder dans les yeux pour se dire nos souffrances, mais nos bonheurs aussi, le bonheur de s’être rencontré ? Tu es la plus belle chose qui me soit arrivée et même cela je n’ai jamais su te le dire. On m’a donné une adresse pour apprendre à dire. Tu n'imagines pas comme c'est difficile d'en être réduite à être couchée face au plafond pour parler ! Régulièrement, je croise un homme dans les escaliers. A son regard fuyant, j’ai deviné qu’il sortait de l’appartement où je me rends tous les jeudis et qu’il donnerait n'importe quoi pour devenir transparent. Les mois passent et mon prédécesseur, toujours le même, ne semble pas s’habituer à nos furtives rencontres. Il s’obstine à m’ignorer, chacun pour soi ! Un petit sourire, pour m’encourager sur le chemin de la découverte intérieure, mais non, rien. J’ai compris, à présent moi aussi je rase les murs quand nous nous croisons tous les jeudis à la même heure. Ensuite c'est la même salle d'attente, les mêmes livres déposés négligemment à l'attention de ceux qui ne les auraient pas encore tous parcourus, les mêmes chuchotements avant que ne se ferme la porte sur chaque personne comme pour mieux préserver les secrets de chacun. Je paie pour dire des choses que je ne savais pas enfouies au fond de mon être. Je paie pour arriver à dire ce que je n'ai jamais dit à personne. Je lutte en permanence pour ne pas pleurer mais là-bas dans cet entre-deux de ma vie, les larmes trouvent toutes seules le chemin vers la sortie de moi-même. Je me déteste défaillante et là je n’ai plus d’autre choix que d’admettre que je le suis et qu’on m’avait menti jusqu’à présent ! Je ne peux pas y arriver et je peux encore moins y arriver toute seule, une vraie déconvenue. Pitoyable. Je découvre ainsi ce que tout le monde sait plus ou moins. A croire que j’ai été entourée de gens qui ont oublié de me dire l’essentiel. Il m'arrive de maudire ce lieu de l’intime où un inconnu s’apprête chaque semaine à cerner les plaies de mon âme que les autres ont si bien ignorées. En fais-tu vraiment partie, toi qui partages ma vie depuis trois ans ? Tu appartiens donc à ce cercle de gens, à ces autres à qui je ne peux en vouloir, je leur cache tellement bien ce qui n’est pas beau à voir. Je suis passée maîtresse camoufleuse, ça devrait être un métier. Mais je n'y arrive plus, je crois que c’en est fini de ma belle maîtrise et il paraît que je devrais m'en réjouir. Il faudra t'y habituer. A force, je suppose que je vais m’alléger de ce poids qui m’empêche de tracer ma route telle une grande personne, avec des projets, des perspectives, des envies et des rêves que tu partagerais. Toutes ces années passées et perdues à tourner autour du gouffre. J’officie entre les heures du midi pour n’avoir pas à te mentir encore. Une seule fois, j’y suis allée en début de soirée. Je n’étais pas chez Sophie comme je te l’avais dit devançant les questions que tu ne poses pas. Tu n’es pas quelqu'un de méfiant, tu me fais confiance ou alors tu cherches toi aussi à ne pas savoir.
Mais ce soir, j’ai décidé de te dire.
Mais ce soir, tu n’es pas venu.
Le rendez-vous était fixé à vingt heures. Tu étais toujours en retard, mais je tenais à arriver avant toi. J’avais décidé de te dire la vérité, la vérité sur moi, sur celle que tu crois si bien connaître. Nous devons nous marier toi et moi et tu ignores tout des pages ombreuses de mon histoire, de celles qui la régentent malgré moi. Tu n’es pas le seul à qui je m’efforce de tout dissimuler, c’est étonnant même que je sois arrivée aussi facilement à mener une double vie ! Cela dit, du côté extérieur pas d’aspérités qui auraient pu semer le doute sur l’intégrité de ma personne. Tout est lisse, lisse jusqu’à la moindre couture de mon paravent. Mais ce soir, à bas les masques, j’ai décidé de tout te dire puisque tu n’as rien vu, rien entendu qui aurait pu te mettre sur la voie de mes tâtonnements lancinants. Je te dirai tout, je ne t’épargnerai rien, rien qui ne puisse t’induire en erreur. Tu n’épouseras pas une inconnue ou peut-être préfèreras-tu quitter celle dont je te révèlerai les failles que tu as ignorées. De ça je t’en ai voulu. Pourquoi donc faut-il dire ce que j’ai maladroitement tenté de montrer par d’autres biais ? Ce soir, je te dirai tout pour que tu saches que le pire et non le meilleur est au premier rang de ma vie que, peut-être tu te décideras à partager malgré tout.
Ça a commencé bien avant que je te rencontre. Au début, c’était ponctuel, cela me donnait un petit coup de pouce pendant les périodes de stress. A la fin de mes études, c’est devenu ma drogue. A commencé alors la tournée infernale des pharmacies de la ville qui toutes ont fini par me repérer. Mon père ne semble pas s’être aperçu de la disparition de blocs entiers d’ordonnances, à moins qu’il préfère ne pas avoir à me demander l’utilisation que j’en fais. Je ne peux pas avoir autant d’amies à dépanner pour un renouvellement de pilule ! Alors, il préfère fermer les yeux, du moins c’est ce que je me suis figuré. Je préfère encore cette idée à celle de la profonde indifférence. Pourtant, j’ai laissé apparaître des indices au cours de ces derniers mois : le teint hâve, les joues creuses, les cernes violets. Il est vrai que je travaille beaucoup. Il me regarde, mais il ne me voit pas, il ne m’a pas vu grandir malgré tous mes efforts. C’est tout juste s’il ne me demande pas mon relevé de notes, seule chose qui nous ait un jour liés lui et moi ! Mais je te parle de mon père et je sais que tu ne l’aimes pas. C’est ton regard qui a éclairé le mien encore baigné des lueurs de l’Œdipe ! Il a tracé un chemin pour moi, le meilleur à ses yeux mais sans égard à celle que je suis devenue. Il ne me reste que mes petites béquilles chimiques pour arriver à l’emprunter clandestinement. Je me suis mise à attendre la voie sans issue qui me permettrait peut-être de souffler un peu avant de repartir du bon côté cette fois, encore faut-il avoir le sens de l’orientation ! Je passe mon temps à me perdre, cela t’agace depuis notre première rencontre ratée, je n’ai jamais trouvé le restaurant dans lequel tu m’attendais ! Moi, je dois apprendre, ce qui pour d’autres semble inné. Je sais ce que tu me diras : « Arrête ça tout de suite, tu n'as pas besoin de ces cochonneries. C’est pour les malades, tu n’es pas malade. » Tu diras cela pour t’en convaincre, pour te rassurer, pour te dire que, non, tout n’est pas fini, qu’on peut encore, on peut toujours. Mais peut-on encore envisager de vivre ensemble quand on a joué au chat et à la souris au lieu de se regarder dans les yeux pour se dire nos souffrances, mais nos bonheurs aussi, le bonheur de s’être rencontré ? Tu es la plus belle chose qui me soit arrivée et même cela je n’ai jamais su te le dire. On m’a donné une adresse pour apprendre à dire. Tu n'imagines pas comme c'est difficile d'en être réduite à être couchée face au plafond pour parler ! Régulièrement, je croise un homme dans les escaliers. A son regard fuyant, j’ai deviné qu’il sortait de l’appartement où je me rends tous les jeudis et qu’il donnerait n'importe quoi pour devenir transparent. Les mois passent et mon prédécesseur, toujours le même, ne semble pas s’habituer à nos furtives rencontres. Il s’obstine à m’ignorer, chacun pour soi ! Un petit sourire, pour m’encourager sur le chemin de la découverte intérieure, mais non, rien. J’ai compris, à présent moi aussi je rase les murs quand nous nous croisons tous les jeudis à la même heure. Ensuite c'est la même salle d'attente, les mêmes livres déposés négligemment à l'attention de ceux qui ne les auraient pas encore tous parcourus, les mêmes chuchotements avant que ne se ferme la porte sur chaque personne comme pour mieux préserver les secrets de chacun. Je paie pour dire des choses que je ne savais pas enfouies au fond de mon être. Je paie pour arriver à dire ce que je n'ai jamais dit à personne. Je lutte en permanence pour ne pas pleurer mais là-bas dans cet entre-deux de ma vie, les larmes trouvent toutes seules le chemin vers la sortie de moi-même. Je me déteste défaillante et là je n’ai plus d’autre choix que d’admettre que je le suis et qu’on m’avait menti jusqu’à présent ! Je ne peux pas y arriver et je peux encore moins y arriver toute seule, une vraie déconvenue. Pitoyable. Je découvre ainsi ce que tout le monde sait plus ou moins. A croire que j’ai été entourée de gens qui ont oublié de me dire l’essentiel. Il m'arrive de maudire ce lieu de l’intime où un inconnu s’apprête chaque semaine à cerner les plaies de mon âme que les autres ont si bien ignorées. En fais-tu vraiment partie, toi qui partages ma vie depuis trois ans ? Tu appartiens donc à ce cercle de gens, à ces autres à qui je ne peux en vouloir, je leur cache tellement bien ce qui n’est pas beau à voir. Je suis passée maîtresse camoufleuse, ça devrait être un métier. Mais je n'y arrive plus, je crois que c’en est fini de ma belle maîtrise et il paraît que je devrais m'en réjouir. Il faudra t'y habituer. A force, je suppose que je vais m’alléger de ce poids qui m’empêche de tracer ma route telle une grande personne, avec des projets, des perspectives, des envies et des rêves que tu partagerais. Toutes ces années passées et perdues à tourner autour du gouffre. J’officie entre les heures du midi pour n’avoir pas à te mentir encore. Une seule fois, j’y suis allée en début de soirée. Je n’étais pas chez Sophie comme je te l’avais dit devançant les questions que tu ne poses pas. Tu n’es pas quelqu'un de méfiant, tu me fais confiance ou alors tu cherches toi aussi à ne pas savoir.
Mais ce soir, j’ai décidé de te dire.
Mais ce soir, tu n’es pas venu.
jeudi 17 juin 2010
L'angoisse, quand tu nous tiens
"Tant que l'homme sera mortel, il ne sera jamais décontracté."
Woody Allen
Woody Allen
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