Comme chaque matin depuis douze ans, le professeur Ali Bedhoun franchit la guérite avant d’entrer dans l’enceinte de l’hôpital où l’attendait « un gros chantier ». C’était l’expression que ses confrères et lui utilisaient pour désigner un de ces cas redoutables qui pouvait retenir le chirurgien des heures durant sans garantie de résultat. Dans son métier, l’obligation n’était que de moyens, mais l’échec, la tumeur qui s’avère plus importante que prévue, le corps que la vie abandonne sur sa table d’opération, il ne s’y ferait jamais. Au début de sa carrière, il adorait ça, les « gros chantiers », il était un champion du bistouri, le seul parfois à pouvoir s’aventurer du côté de l’insondable. On venait de très loin pour consulter le professeur Bedhoun. Tous lui faisaient une confiance aveugle. Cela finissait par peser, toute cette confiance. Pourtant, ce titre de professeur, il s’était battu pour le décrocher. Il en avait rêvé dès l’internat. Et puis, il avait eu de la chance. A peine arrivé en France, un grand patron l’avait pris sous son aile et l’avait propulsé sur le devant de la scène des congrès internationaux. Ses compétences furent rapidement reconnues. Son père était fier de lui, mais ne le lui avait jamais dit. Il parlait de ses prouesses en son absence, question de pudeur. Médecin comme lui et comme l’avait été son propre père, il ne s’était jamais interrogé sur la vocation de son fils. Ali ferait médecine. Le choix de la spécialité importait peu mais il avait aussi son idée là-dessus. Ali s’était astreint à ne pas s’écarter du boulevard qu’avaient emprunté avant lui les hommes de sa famille. Les choses s’étaient enchaînées sans qu’il ait à se poser de questions. C’était une opportunité, de celle qui ne se refusait pas.
Alors pourquoi aujourd’hui ? Un frisson d’effroi le parcourut. Pour la première fois depuis longtemps, « le gros chantier » avait un nom, un visage qui était venu le hanter cette nuit-là. Il l’imaginait se préparant dans sa chambre blafarde, prenant soin de ne pas oublier le pauvre bonnet brodé destiné à recouvrir son crâne dégarni. Les infirmières l’avaient surnommée la Comtesse en raison des rapports distants qu’elle entretenait avec les personnes qui étaient à son chevet. On ne s’apitoyait pas dans ces milieu-là. Ce matin, il allait l’opérer pour écarter cette tumeur qui la faisait souffrir depuis plusieurs mois et qui n’avait été découverte que tardivement. Mais ce serait en vain. Il le savait, elle le pressentait mais tous voulaient croire à la dernière chance. La maladie était déjà très avancée. La Comtesse avait tardé à consulter malgré les douleurs qui étaient devenues de plus en plus aiguës, surtout ne pas s’écouter, ne pas se plaindre. Tout le monde y était allé de sa petite histoire, de son anecdote concernant le mal qui la rongeait mais dont elle ignorait l’existence il y a encore quelques semaines. Le médecin de famille avait eu un doute, mais avait refusé d’être alarmiste et puis, elle était encore jeune, cela ne pouvait être ça ! C’est là que la chance entrait en jeu. Ali savait qu’il en fallait beaucoup pour rester en vie. La plupart des gens l’ignoraient, heureusement.
C’est lui qui avait réalisé les premiers prélèvements, mais il était trop tard. Son corps était envahi, c’était fini. Comment le lui annoncer ? Impossible. Dans ces moments-là, il détestait son métier. Il n’avait pas été préparé à cela, personne ne l’avait formé pour annoncer la fin. Fichu métier. Dans son pays, on savait vivre avec l’idée de n’être pas éternel. Son père, lui, avait su dire à une mère que son enfant n’allait pas guérir, à une femme que son mari était en train de mourir. Mais ici, plus personne ne pouvait entendre cette simple réalité qui faisait partie de la vie. Il fallait faire quelque chose à tout prix, agir avec toutes ces techniques hautement perfectionnées dont son père n’aurait jamais imaginé un jour l’existence. Et pourtant, cette fois-ci, il avait failli leur dire à tous, ce qu’ils savaient peut-être déjà mais qu’ils n’osaient envisager. Elle n’allait pas guérir. Il aurait pu leur dire seulement ça : « Je ne peux pas vous promettre qu’elle guérira. L’opération sera lourde et on ne sait pas quelle en sera l’issue. On peut la tenter, si elle y tient vraiment. » Elle n’y tenait pas la Comtesse, elle l’avait dit mais ils avaient feint de ne pas l’entendre. On devait tout faire pour y croire un peu encore.
L’opérer ne ferait que reculer la dernière échéance et causer d’intolérables douleurs. A quoi bon ? Tout cela pour lui éviter de dire qu’il ne la sauverait pas cette brebis-là, qu’il n’était pas Dieu, qu’il n’était qu’un pauvre médecin, tout professeur qu’il était, qui se débattait contre cette satanée maladie qui parfois résistait, refusait de se laisser anéantir. Et puis, la brebis n’était pas seule, les autres étaient là aussi, la famille. A chaque consultation, la Comtesse était venue accompagnée de son mari et de son frère. Il valait mieux être plusieurs pour entendre les propos parfois un peu obscurs que prononçait le professeur. Ali savait qu’il avait ce défaut, qu’il se cachait derrière les mots savants, mais il ne savait pas comment faire autrement. Il fuyait son regard de peur qu’elle n’y relève un voile de désespoir. Mais la Comtesse était loin, sa pensée vagabondait dès les premiers mots qui la concernaient, elle avait peur, elle s’échappait. Elle savait qu’elle était entre de bonnes mains et qu’il ferait tout pour la sortir de ce mauvais pas. C’était lui qui, le premier, avait mis des mots sur son mal, elle avait confiance, c’était son sauveur. Elle ne voulait pas avoir affaire aux internes, ils ne savaient pas eux, ils apprenaient.
Le professeur Bedhoun ne lui cachait pas que les suites opératoires étaient incertaines après ce qu’avait révélé la dernière biopsie, mais il l’encourageait néanmoins à ne pas abandonner le combat contre la maladie. Ne jamais cesser de se battre. Ni elle ni son mari et encore moins le frère ne pensaient à s’engouffrer dans la petite brèche qui avait été présente l’espace d’un instant. Le professeur savait ce qu’il convenait de faire, ils prenaient le risque, avaient-ils le choix, avait-elle le choix ? La Comtesse pensait à ses chiens qui l’attendaient à quelques heures d’ici. Dans la précipitation, elle avait oublié de les nourrir avant de partir. Ça ne lui était encore jamais arrivé. Son mari l’avait pressée de peur d’être pris dans les embouteillages à l’entrée de la ville. Cette intervention allait la laisser mutilée. Pouvait-elle l’éviter, n’y avait-il donc aucune solution intermédiaire entre le laisser faire et ce qui lui paraissait être un carnage à l’intérieur de son corps ? Certes, elle ne s’en était pas beaucoup préoccupée de ce corps qui avait porté ses enfants, qui s’était peu a peu flétri, mais elle était bouleversée à l’idée que l’on y porte si lourdement atteinte. Et des mois d’immobilité, voilà ce qui l’attendait. Et sinon ? « Sinon, vous prenez un grand risque », avait-il murmuré sans même se rendre compte qu’il venait de perdre sa belle assurance. La Comtesse ne l’avait pas épargné, elle avait insisté : « Donc, vous allez pouvoir tout enlever, n’est-ce pas ?», il avait soupiré avant de répondre d’une voix ferme qu’il ferait tout son possible pour arriver en zone saine, celle où on était hors de danger, momentanément. Il avait ajouter, comme pour se donner du courage : « Soyez sans crainte, tout se passera bien. » Cette zone de sécurité il ne l’atteindrait pas, il le savait lui, le professeur Bedhoun et il ne lui avait pas dit, il ne pouvait pas le dire, ces choses là se pensaient mais demeuraient cloîtrées en lui. Il ne lui avait rien dit.
Le regard de la Comtesse s’était soudainement vidé de sa belle intensité. Elle s’était absentée à nouveau, sans doute pour retourner auprès de ses chiens qui attendaient affamés le retour de leur maîtresse. La discussion se poursuivit en dehors d’elle, entre hommes. Depuis la mort de son père, c’était son mari et son frère qui décidaient des choses importantes. Qu’il s’agisse d’elle, de son corps, de son intimité ne changeait rien à l’affaire. Ils prendraient la bonne décision en leur âme et conscience. Ali fut presque soulagé de son absence et s’étonna de se retrouver dans un cadre qui lui paraissait familier alors qu’il s’était d’abord senti un peu mal à l’aise face à ces gens de la bonne bourgeoisie française. Sa position de médecin l’avait comme toujours aidé à vaincre ses réflexes de petit d’immigré : ils avaient besoin de lui, même si elle n’avait aucune chance de s’en sortir. Ne rien faire serait pire, ne cessait-il de se répéter quand le doute venait à nouveau le titiller. Ils lui faisaient une confiance désespérée. Peut-être avaient-ils eu tort, se disait-il ce matin là. Il n’était qu’un médecin pleutre parmi beaucoup d’autres qui allait perpétrer un acte de violence plus qu’un acte de soin. C’était aller à l’encontre de son serment de soigner et de soigner seulement. Personne ne lui avait appris à dire qu’à l’impossible nul n’était tenu, même pas lui le chirurgien de l’extrême limite, le toubib de la dernière chance.
Ali était arrivé devant le panneau bleu et blanc indiquant que cet emplacement lui était destiné. Petit privilège réservé aux sommités soignantes. Ce matin, sa gorge nouée l’empêcha de savourer ce menu plaisir qui, habituellement suffisait à lui donner le coup de pouce dont il avait besoin pour bien démarrer la journée.
La sonnerie de son nouveau téléphone le sortit de ses sombres pensées, il mit un certain temps avant de la reconnaître. C’était François, son meilleur ami.
« Alors, cette soirée de vendredi ? Tu les as toutes fait craquer, je parie.
- Bof ! Ce n’était pas terrible, la musique était nulle. Ali était tenté de raccrocher mais ne trouva aucune excuse.
- Tu n’as pas l’air en forme. Qu’est-ce qui t’arrive, tu as un problème ? François avait changé de ton.
- Non, j’ai du boulot, c’est tout, j’ai mal dormi cette nuit.
- Tu es déjà à l’hôpital ?
- Oui, j’arrive à l’instant. J’opère du beau monde ce matin. Ali fit une maigre tentative pour adopter un ton ironique.
- Encore une qui est tombée sous ton charme, salaud !
- Pas exactement, écoute François, je te rappelle en fin de matinée, d’accord, je suis déjà en retard. Ils m’attendent.
- Ah ça ! C’est la rançon de la gloire, qu’est-ce que tu veux. A plus tard, tu me rappelles quand tu veux, je suis de garde ce soir. »
Ali esquissa un sourire avant de raccrocher. Il regarda le Palm ultra sophistiqué et son sourire devint grimace. Une charmante jeune femme d’un de ces innombrables laboratoires pharmaceutiques qui lui cassaient les pieds à longueur d’années était venue le lui déposer hier après-midi. Il sortit de sa voiture luisante et respira la fraîcheur matinale à pleins poumons.
vendredi 30 octobre 2009
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